Cancer colorectal : la piste des pesticides relance le débat sur les cas précoces

L’augmentation des cancers colorectaux chez les adultes de moins de 50 ans inquiète les autorités sanitaires depuis plusieurs années. Longtemps attribuée principalement aux habitudes de vie modernes, cette progression pourrait aussi être liée à certains produits chimiques utilisés dans l’agriculture. Une étude récente publiée dans Nature Medicine met notamment en cause le piclorame, un herbicide encore présent dans certains environnements agricoles.
Une hausse préoccupante des cancers du côlon chez les jeunes adultes
Le cancer colorectal figure parmi les cancers les plus répandus dans le monde. Il représente aujourd’hui la troisième forme de cancer la plus fréquente et la deuxième cause de décès liés au cancer à l’échelle internationale. Traditionnellement associé au vieillissement, il touche majoritairement les personnes de plus de 50 ans. Pourtant, depuis une vingtaine d’années, les diagnostics chez les adultes plus jeunes augmentent fortement.
En France, près de 48 000 nouveaux cas ont été recensés en 2023. Le cancer colorectal est désormais le deuxième cancer le plus fréquent chez les femmes et le troisième chez les hommes. Malgré l’efficacité du dépistage précoce — avec des chances de guérison pouvant atteindre 90 % lorsqu’il est détecté à temps — la participation au programme national de dépistage reste insuffisante.
Les spécialistes évoquent plusieurs facteurs : alimentation déséquilibrée, sédentarité, obésité, consommation de tabac ou encore exposition environnementale. Mais une nouvelle étude espagnole attire désormais l’attention sur le rôle potentiel des pesticides agricoles.
Une étude espagnole pointe le rôle du piclorame
Des chercheurs de l’Institut d’oncologie Vall d’Hebron, à Barcelone, ont analysé des marqueurs génétiques décrits comme des « cicatrices » laissées par l’environnement et les habitudes de vie. Leur objectif : identifier les expositions susceptibles de favoriser l’apparition précoce du cancer colorectal.
Publiés en avril 2026 dans la revue scientifique Nature Medicine, leurs travaux établissent un lien statistique entre l’utilisation intensive du piclorame et une augmentation des cancers colorectaux chez les jeunes adultes. Cet herbicide systémique agit en circulant dans toute la plante afin de la détruire durablement.
Le piclorame appartient à la famille des acides pyridine-carboxyliques. Il a notamment été utilisé dans certains défoliants militaires pendant la guerre du Vietnam, dont l’« agent blanc ». Les chercheurs ont étudié plus de vingt ans de données et constaté que les régions où l’usage du produit est plus important présentent davantage de cas précoces de cancer colorectal.
L’exposome : comprendre l’impact de notre environnement quotidien
Pour approfondir leurs recherches, les scientifiques ont étudié ce qu’ils appellent « l’exposome », c’est-à-dire l’ensemble des expositions environnementales auxquelles une personne est confrontée au cours de sa vie.
Au total, 29 facteurs ont été analysés : alimentation, consommation de tabac ou de cannabis, niveau d’éducation, obésité, pollution de l’air et exposition à quatorze pesticides différents. Les chercheurs cherchaient notamment à déterminer si certains herbicides, comme le glyphosate ou le piclorame, pouvaient favoriser le développement précoce de la maladie.
Cette approche intéresse de plus en plus les chercheurs en santé publique, car elle permet d’évaluer l’effet cumulé de plusieurs substances chimiques présentes dans l’environnement quotidien.
Agriculture, viticulture et exposition prolongée
En France, certaines régions agricoles sont particulièrement concernées par les questions liées aux pesticides. Selon les données de cartographie Géophyto, la Gironde figure régulièrement parmi les principaux départements acheteurs de produits phytosanitaires.
Dans les zones viticoles, les herbicides restent largement utilisés pour l’entretien des rangs de vignes. Le piclorame, connu pour sa forte persistance dans les sols, est surtout homologué pour les grandes cultures céréalières et les prairies. Sa capacité à résister à la dégradation naturelle lui permet toutefois de rester actif plusieurs années après son utilisation.
La région Nouvelle-Aquitaine concentre à la fois une importante activité viticole et de grandes cultures agricoles, notamment le colza. Cette diversité d’exploitations crée un environnement propice à ce que les chercheurs qualifient « d’effet cocktail », c’est-à-dire l’accumulation de multiples substances chimiques dans l’air, les sols et l’eau.
Une vigilance accrue des autorités sanitaires
Le piclorame a longtemps été utilisé pour éliminer les broussailles et les mauvaises herbes persistantes, y compris le long des routes, des voies ferrées ou sur certains sites industriels. Même si son usage a diminué dans plusieurs secteurs, sa rémanence continue de susciter des interrogations.
Les relevés effectués par Atmo Nouvelle-Aquitaine montrent par ailleurs que plusieurs herbicides et fongicides restent présents dans l’air pendant les périodes de traitement agricole. Les scientifiques estiment que cette exposition chronique pourrait jouer un rôle dans l’augmentation des cancers précoces observée depuis plusieurs années.
Ces nouvelles données renforcent les appels à intensifier la recherche sur les impacts sanitaires des pesticides et à améliorer les politiques de prévention. Pour les médecins, le dépistage précoce demeure néanmoins l’outil le plus efficace pour réduire la mortalité liée au cancer colorectal.



